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chronique-sportives

Esprit critique et liberté d'expression sont de mise.

Pourquoi Hannibal n'a pas pris Rome?

Publié le 7 Janvier 2014 par Nathanaël Chaussat in Histoire

De nos jours, le nom d’Hannibal ne doit plus évoquer grand-chose aux enfants. Sauf peut-être celui d’Hannibal Lecter, l’anthropophage raffiné du Silence des Agneaux. On notera toutefois qu’une constante demeure : le nom d’Hannibal reste attaché à la peur et à l’effroi. Faut-il pourtant se résoudre à admettre que le Carthaginois restera éternellement le général cruel, le commerçant lâche et âpre au gain ou le dévot fanatique, prêt à sacrifier ses propres enfants à une divinité sanglante ? Cela ne peut pas se réduire à ces images d’Epinal.

La figure du chef « barbare » Hannibal est indissociable du conflit connu sous le nom de 2ème Guerre Punique. Cette guerre, de -219 à -201, fait suite presque directement à la 1ère Guerre Punique.
Hannibal est le fils aîné d’Hamilcar. Il a deux frères, le plus jeune Magon et Hasdrubal qui vont jouer un rôle à ses côtés durant son expédition contre Rome. Il a également une sœur, dont le nom nous est inconnu, qui est mariée à Hasdrubal le Beau qui devient le successeur désigné d’Hamilcar lorsque celui-ci meurt au combat en -229. L’éducation d’Hannibal nous est très peu connue. Une légende, retranscrite par Tite-Live, plus ou moins admise, dit qu’Hamilcar a fait jurer à son fils de jamais être l’ami des Romains : « Je jure que dès que l’âge me le permettra […] j’emploierai le feu et le fer pour briser le destin de Rome. »
Hannibal décide de frapper Rome en plein cœur de son territoire. Un projet plein d’audace compte tenu de la situation géopolitique du bassin méditerranéen occidentale. En effet, la mer est contrôlée par la flotte romaine depuis le milieu du IIIème siècle av. J.C. et la cité grecque de Massalia, alliée de Rome contrôle le passage vers la plaine du Pô entre la côte et les Alpes. Il choisit alors un itinéraire qui le fera entrer dans la légende, passer les Alpes. Après la traversée, il ne lui reste que 20 000 fantassins, 6 000 fantassins et une trentaine d’éléphants sur les 90 000 hommes et 37 éléphants qui sont partis d’Espagne. En 2ans, il inflige trois revers successifs aux Romains aux batailles du Tessin, à la Trébie et à Trasimène. Poursuivant sa descente dans la Péninsule, Hannibal dépasse Rome qu’il ne cherche pas à prendre : son plan est d’isoler politiquement en mobilisant les populations italiques en sa faveur et en faisant voler en éclat la Confédération Italique fraîchement constituée.


« La victoire d'Hannibal à Cannes, bien qu'elle fût un chef-d'œuvre de tactique, ne produisit pas de succès stratégique. Hannibal perdit la guerre contre Rome. »
— Richard M. Swain.

Hannibal, qui n’a pas l’intention d’attaquer Rome dans un premier temps, vise l’Apulie, et notamment la ville de Capoue. Espérant la victoire, ces derniers lèvent une nouvelle armée — Rome n’a alors jamais formé une armée aussi nombreuse — estimée à près de 100 000 hommes. La rencontre, considérée comme un chef-d’œuvre de tactique d’Hannibal, a finalement lieu le 2 août 216 sur la rive gauche de la rivière Ofanto (sud de l’Italie) près de laquelle les Romains installent leur campement. Grâce à sa brillante tactique, Hannibal, bien que disposant de moins d’hommes, parvient à anéantir pratiquement la totalité des forces rivales. La bataille de Cannes est la plus désastreuse défaite des Romains. L'ampleur de la défaite romaine entraîne la défection de l’Apulie, du Samnium, de la Lucanie et du Bruttium. La perte d'un aussi grand nombre de sénateurs aura aussi des conséquences sur la société romaine. Le bouleversement est d'autant plus grand qu'en plus de la perte d'un grand nombre de sénateurs, il est nécessaire pour Rome d'enrôler des esclaves dans ses armées. À l’automne -216, Capoue s’ouvre aux Carthaginois, et Hannibal y prend ses quartiers d'hiver. Mais si ces transfuges ravitaillent son armée, ils ne sont pas décidés à prendre part à la guerre à ses côtés. C'est le célèbre épisode dit des "délices de Capoue". Hannibal attend des renforts, mais il ne peut prendre le contrôle ni de Naples, ni de Brindisi, ni de Rhegium, ports où s’accrochent les garnisons romaines. La flotte carthaginoise qui de surcroît redoute les navires de guerre romains ne peut lui acheminer des renforts.
À l'issue de la bataille, la route de Rome était ouverte, mais la ville, protégée par le mur servien, ne pouvait aisément être prise sans matériel de siège, dont Hannibal ne disposait pas. Selon une anecdote fameuse rapportée par Tite-Live, celui-ci aurait décidé de reposer son armée cette nuit-là, montrant alors une de ses faiblesses : l'irrésolution. Selon la légende, un des généraux d'Hannibal, Maharbal, aurait déclaré : « Hannibal, tu sais vaincre mais tu ne sais pas utiliser ta victoire ! » (« Hannibal, scis vincere, victoria uti nescis »). Rome aurait dû demander la paix, mais les Romains ne voulaient négocier qu’après une victoire : Rome refusa par exemple de racheter ses prisonniers (500 deniers pour les cavaliers, 300 pour les fantassins et 100 pour les esclaves). Certains soulignent que la stratégie d'Hannibal reposait sur la destruction du pouvoir de Rome en la privant d'alliés, et n'avait pas pour but la chute de Rome en tant que cité. Selon eux, Hannibal ne prit donc pas Rome par choix, et non parce qu'il n'en était pas capable. Cependant, Cannes était distante de 400 km de Rome et il aurait fallu au moins une quinzaine de jours à l'armée carthaginoise pour se rendre à Rome, qui aurait été impossible à prendre ou à assiéger. L'histoire devait montrer que cette approche sous-estimait la ténacité du peuple romain et la fidélité de ses alliés italiens.

Hannibal ad portas ("Hannibal est à nos portes")…mais ne peut y entrer.
Après Cannes, les Romains évitent d’affronter Hannibal directement et préfèrent le harceler en se fondant sur leur avantage numérique et en matière de ravitaillement. C’est pourquoi, Hannibal et Rome ne s’affrontent plus en combats importants sur le territoire italien jusqu’à la fin de la guerre. Néanmoins, refusant de s’incliner, Rome lève même de nouvelles troupes. L’effet de cette victoire carthaginoise pousse des cités d’Italie à se rallier à la cause d’Hannibal. Comme le note Tite-Live, « le désastre de Cannes fut plus grave que les précédents, on en a déjà un indice dans ce fait que la fidélité des alliés, qui jusqu’à ce jour était restée ferme, commença à chanceler, sans aucune raison, assurément, sinon qu’ils désespéraient de l’empire ». Durant la même année, des cités grecques de Sicile se révoltent contre le contrôle politique des Romains alors que le roi Philippe V de Macédoine apporte son appui à Hannibal. Hannibal noue aussi une alliance avec le nouveau roi Hiéronyme de Syracuse. Pour le moment, Hannibal se contente de harceler les forteresses qui lui résistent encore et le seul événement marquant de l’année est la défection de certains territoires italiens tels que Capoue, la seconde ville d’Italie, dont Hannibal fait sa nouvelle base. Néanmoins, seul un petit nombre des cités italiennes qu’Hannibal espère rallier consentent à le rejoindre.
Malgré sa brillante réussite, Hannibal n’avait pas perdu de vue l’objectif qu’il s’était fixé : isoler Rome de ses alliés afin de la mettre en position de faiblesse pour renégocier, à l’avantage de Carthage, les traités de -241 et de -226. Par ailleurs, sur le plan militaire, son armée n’avait pas fondamentalement évolué depuis la victoire de Trasimène : elle demeurait inadaptée à une guerre de position.
Profitant de la fixation d'Hannibal sur Tarente, les Romains reprennent pied en Campanie et assiègent Capoue une première fois en 212, mais Hannibal les bat. En 211, ils reprennent leur blocus, qu’Hannibal ne peut rompre. Ce dernier tente alors un raid de diversion en se dirigeant sur Rome avec sa cavalerie. Aucune force ne s’interpose, les Romains refusent toujours une bataille rangée frontale.
Hannibal ad portas ("Hannibal est à nos portes") rapporte Tite-Live. Le Sénat s'empresse d'organiser la défense de la ville derrière ses murailles. La cavalerie d’Hannibal campe près de Rome, mais faute de machines de siège, elle doit rebrousser chemin vers l'Italie du sud.

Voulait-il prendre la ville ?
En réalité, ce que souhaite Hannibal, outre reprendre la Sicile, est moins la destruction de Rome en tant que ville qu’en tant qu’entité politique, d’où son refus de tenter de prendre la ville après la bataille de Cannes et la fameuse phrase attribuée à son chef de cavalerie Maharbal :
« Tu sais vaincre, Hannibal ; tu ne sais pas profiter de la victoire. »
En fait, Hannibal utilise ses victoires pour essayer de faire basculer dans son camp les cités soumises à ou alliées de Rome. Les prisonniers, par exemple, sont divisés en deux groupes. Les citoyens romains — qui sont réduits à l’esclavage ou proposés au rachat — et les citoyens latins ou alliés qui sont renvoyés chez eux. Peu après la bataille de Trasimène en 217, Hannibal fait libérer trois chevaliers de Capoue qui, quelque temps après, lui proposent de prendre possession de la ville. Hannibal attend plus d’un an afin d’avoir l’appui des notables de la ville, ce qui se réalise après la bataille de Cannes. La ville aurait « offert aux soldats carthaginois de nombreux plaisirs amollissant leurs forces ». C’est en tout cas le sens de l’expression fameuse « délices de Capoue », une expression dont on ne sait trop si elle correspond à la réalité. En fait, si Hannibal temporise à Capoue, c’est qu’il espère une désagrégation totale de la confédération italienne ainsi que de nouvelles alliances qui lui permettraient enfin d’obtenir la domination sur mer. De fait, les peuples et les cités d’Italie centrale et méridionale sont nombreux à s’allier au Carthaginois. En 216, le Bruttium (actuelle Calabre) bascule tout comme Lokroi Epizephyrioi et Crotone en 215. En 212, c’est aussi le cas de Métaponte dans le golfe de Tarente, Thourioi, près de Sybaris, et Tarente, dans les Pouilles. Ces cités s’ajoutent aux Gaulois de Cisalpine et à Capoue. Pourtant, Rome tient bon et Latins, Étrusques et Ombriens lui demeurent fidèles.
Parallèlement, Hannibal pose des jalons en Sicile qui constitue son objectif premier. Le jeune roi de Syracuse, Hiéronyme de Syracuse, abandonne l’alliance romaine et permet à des troupes carthaginoises de débarquer en 214. Les cités d’Héracléa Minoa et d’Agrigente, toutes deux situées en Sicile, acceptent également l’alliance avec les Carthaginois. Il faut préciser qu’Hannibal a l’habileté de proposer un système d’alliance, moins contraignant que le modèle romain de sujétion, ce dernier laissant aux populations un ensemble de droits plutôt réduits et réclamant des charges humaines et financières lourdes. Au contraire, Hannibal s’inspire du modèle grec, à savoir une cité hégémonique qui assure la sécurité de ses alliés auxquels est rendue la liberté. Hannibal reprend ainsi le discours sur la liberté des Grecs. Cette idée, défendue en son temps par Antigone le Borgne, dont le descendant Philippe V de Macédoine conclut une alliance avec Hannibal en 215, est ainsi reprise par le conquérant carthaginois et lui permet de rejeter, aux yeux de certains Grecs de Sicile et du sud de l’Italie, les Romains dans le monde barbare.

Rome a gagné contre Hannibal, que l'histoire met au rang des grands stratèges et des fins tacticiens. Il séjourna 15 ans sur le sol romain, sans pouvoir amener Rome à la capitulation. Les raisons de l’échec du Carthaginois contre Rome viennent de la façon dont a été menée la guerre par les Romains et par les Carthaginois. Bien que divisée sur la stratégie à adopter, offensive ou défensive, les Romains étaient unanimes sur le refus de s'admettre vaincus. De plus, la capacité de recrutement romaine comblait constamment ses pertes en mobilisant jusqu'à 25 légions, au prix d'une pression épuisante sur ses alliés et sa propre population. La maîtrise maritime permit de garder le contact avec l'armée envoyée en Espagne, tandis que la flotte punique n'osa jamais un affrontement naval. Cette maîtrise lui assura aussi son ravitaillement en blé depuis la Sicile, la Sardaigne et l’Espagne, ainsi que ses contacts diplomatiques avec les adversaires de Philippe V. Enfin, la fidélité des peuples alliés entourait Rome d'un glacis protecteur.
Carthage engagea bien des forces importantes à plusieurs reprises, et noua des alliances dangereuses pour Rome, mais elle ne put réaliser une coordination efficace de ses moyens, faute de maîtriser ses liaisons avec Hannibal et Philippe V. De plus, la classe dirigeante était bien trop divisée. En effet, alors qu’Hannibal avait grand besoin de renforts et de matériel de siège, l’influence d’Hannon le Grand – l’adversaire politique des Barcides et leader du parti proromain – empêcha cette aide de parvenir aux moments clés de la guerre, entraînant une occupation stérile de l’Italie par Hannibal.

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